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Posé par Bérénice Gaillemin sur la partie "L'inscription religieuse ou croyante" le dimanche 07 juin 2020

La conquête du Mexique en lettres et en images

Posé depuis le domino :

Jusqu'à ce que justice soit faite

Mots clefs communs :

  • protestation
  • mémoire vernaculaire

En mars 2019, la requête effectuée par le président mexicain auprès du gouvernement espagnol, demandant des excuses pour les massacres et la colonisation du pays, donne l’occasion de présenter une source élaborée au XVIe siècle, relatant l’invasion espagnole à la fois en langue indigène et en images. On peut y découvrir comment justice était alors faite, quels étaient les modes de protestation et qui fut alors désigné comme coupable.

À l’aube du cinquième centenaire de la prise de Mexico qui eut lieu le 13 Août 1521, plusieurs événements et publications commémorant les événements survenus lors de la Conquête espagnole du Mexique se mettent en place à travers le monde, principalement au Mexique, en Espagne et aux États-Unis.

Dernièrement, le président mexicain Andrés Manuel López Obrador (communément désigné AMLO), en poste depuis décembre 2018, a adressé une lettre au roi Felipe VI d’Espagne et au Pape François. Il y réclame que des excuses officielles soient adressées aux peuples originaires du Mexique – indépendant depuis 1821 – pour les abus et violations des droits de l’Homme commis durant la Conquête du pays, une conquête perpétrée « avec l’épée et la croix ». Il demande précisément :

 

« […] que le Royaume d'Espagne exprime publiquement et officiellement sa reconnaissance des griefs causés et que les deux pays s'accordent et élaborent un récit partagé, public et socialisé de leur histoire commune, afin d'entamer une nouvelle étape dans nos relations, pleinement attachés aux principes qui guident actuellement nos États respectifs et d'offrir aux prochaines générations des deux côtés de l'Atlantique les voies d'une coexistence plus étroite, plus fluide et plus fraternelle » (lettre datée du 1er mars 2019)[i].

 

C’est par l’intermédiaire d’un communiqué que la réponse du gouvernement d’Espagne est arrivée, signalant qu’il était regrettable que la lettre ait été rendue publique et que l’Espagne, « rejetait fermement » son contenu. Le communiqué ajoute que le gouvernement réitérait en revanche « sa volonté de collaborer avec le gouvernement du Mexique et de continuer à mettre en place le cadre approprié pour intensifier les relations d'amitié et de coopération existantes » entre les deux pays. De son côté, le président AMLO prévoit en 2021 de présenter ses propres excuses, au nom du gouvernement mexicain, pour la répression des peuples maya et yaqui ayant eu lieu sous le gouvernement du président Porfirio Díaz (1872-1910)[ii]. Il nie par ailleurs avoir lui-même rendue publique cette lettre et désigne le quotidien La Reforma comme responsable de la fuite.

 

Les demandes de reconnaissance de génocides comme la Shoah, celui des Tutsis au Rwanda ou encore le génocide arménien relèvent de problématiques extrêmement complexes (à ce sujet, voir Waintrater, 2009). Ceci dit, cet événement donne l’occasion de présenter une source méconnue par les chercheurs n’appartenant pas au cercle des mexicanistes ou américanistes. Il s’agit d’un document appelé le Codex de Florence[iii], daté du XVIe siècle et composé sous la houlette du franciscain Bernardino de Sahagún. Entouré de collaborateurs indigènes, il réunit au sein de douze livres (au total près de 4500 pages et près de 2500 images) des renseignements capitaux sur la vie quotidienne, la religion et la pensée des « Anciens Mexicains » – connus comme les Aztèques - avant la Conquête espagnole. Plus particulièrement, le livre 12 est une source historique inégalable dans la mesure où y sont enregistrés les récits de témoins oculaires de la conquête du Mexique. En images et en version bilingue (Nahuatl[iv] et Espagnol), on y trouve la description précise de l’arrivée des conquistadors espagnols en terres mexicaines, suivie du récit des alliances militaires contractées avec les sujets ennemis des Aztèques. S’ensuivent celles de sanglantes batailles, tricheries et massacres, eux-mêmes débouchant sur la chute de la capitale Mexico-Tenochtitlan[v].

 

A la lumière de ces témoignages de première main réunis jusqu’en 1577, on se demandera si ce récit peut être considéré comme l’inscription d’une demande de justice, à qui la faute était alors attribuée et comment cette dernière a pu s’exprimer. Le récit des funérailles de Moteuczoma, souverain aztèque de Mexico, est sur ce point éloquent. Ce gouvernant est celui qui se vit contraint d’accueillir les Espagnols et qui dut faire face aux premières attaques. C’est après une attaque sanglante qu’il mourut, bataille qui donna lieu à la nomination de ses successeurs dont le pouvoir fut largement amoindri par la présence des conquistadors occupant la ville. Sa mort est importante puisqu’elle donne lieu à des premières conclusions, exprimées directement par ses sujets. Cette sorte de bilan s’exprime, comme on l’a dit, sous deux formes indigènes puisqu’au texte en nahuatl correspond également des images dépeignant l’événement. Or le récit de ces obsèques pourrait passer inaperçu ou paraître conventionnel s’il n’était pas couplé à celui des funérailles d’Itzcuauhtzin, gouvernant de la ville voisine Tlatelolco, tué en même temps que Moteuczoma (Gibson, 1967).

 

Plus particulièrement, quatre images illustrent les différents traitements des restes de Moteuczoma et d'Itzcuauhtzin. Portant chacun un diadème et la prestigieuse cape décorée de turquoises et brodée de motifs en forme d'yeux (Olko, 2014), les corps des deux souverains sont soumis à des traitements bien différents. Deux hommes portent la dépouille de Moteuczoma vers son bûcher funéraire, à bras le corps et sans cérémonie, tandis que celle d'Itzcuauhtzin est transportée, plus loin, étendue sur une barque et déplacée à travers le lac. Les deux images suivantes indiquent que le corps de Moteuczoma a été ensuite placé devant une plate-forme à gradins surmontée d'un modeste temple[vi] alors que le corps d'Itzcuauhtzin a été placé au pied de la plate-forme d’un prestigieux double temple – celui de Tlatelolco étant quasiment la copie parfaite du grand temple de Mexico (Mazzetto, 2014 ; Barrera Rodríguez, 2012 ; González Aparicio, 1973). Le corps de Moteuczoma est disposé au hasard, jeté sous un tas de bûches de bois ; celui d'Itzcuauhtzin est quant à lui placé en position assise sur un siège en natte de roseau, référence panaméricaine à la souveraineté. Comme pour tout « paquet mortuaire », tels que l’on désigne les traitements funéraires propres aux gouvernants, une banderole de papier blanc est attachée à son dos en référence à sa mort sacrificielle (Mikulska, 2015). Pour souligner encore la différence entre les deux hommes, Moteuczoma est représenté de manière totalement isolée, tandis qu'Itzcuauhtzin est entouré de plusieurs personnages au visage émacié par les larmes. Le texte en Nahuatl complète les descriptions iconographiques. Il décrit des funérailles pleines de ressentiment pour Moteuczoma, marquées par des reproches houleux envers un roi qualifié d'injuste. Cette injustice fut même vraisemblablement confirmée par une odeur nauséabonde émanant des flammes du bûcher, une odeur qui, comme la réputation (dans ce cas mauvaise), pouvait se répandre alentour (Dehouve 2014). A l’inverse, le texte précise la tristesse associée à la cérémonie dédiée au gouvernant de Tlatelolco.

 

A Pour résumer, les images et le texte Nahuatl mettent en évidence le fort contraste entre les traitements des corps des deux rois. Alors qu'Itzcuauhtzin reçoit les honneurs coutumiers dus à une personne de son rang, placée dans une position de commandement devant le grand temple jumeau au centre de Tlatelolco, Moteuczoma est seul, simplement allongé devant un petit temple secondaire.

Il est à noter que cette version reflète probablement les origines du peintre, partisan de Tlatelolco qui, bien que cité sœur de Mexico, était depuis un peu moins d’un siècle, assujettie à Mexico. Ceci dit, images comme texte expriment surtout que Moteuczoma fut considéré comme responsable de la défaite du Mexique. L’ensemble résume en réalité la définition de ce qu’était, à l’époque précolombienne, un tlahtoani.


Ce terme, qui signifie littéralement « celui qui parle », est le titre qui était donné aux gouvernants. Il s’agissait d’un roi sacré (Dehouve 2016), qui servait à la fois comme grand prêtre, juge et guerrier. En tant que figure du bouc émissaire, sa mort était l'occasion d'évaluer si son règne avait été juste ou non. Dans le cas d’une injustice ou de l’imputation de mauvaises décisions, ses funérailles donnaient lieu à des critiques féroces, à un traitement plus ou moins attentif de ses restes, tandis que la crémation comme les émanations olfactives de son bûcher étaient ouvertes à l'interprétation et au commentaire.

 

De la sorte, le Codex de Florence permet d’étudier comment l’injustice a été inscrite à la fois dans le texte et dans les images qui ont été disposées en regard. Son analyse nous renseigne, sur le type de gouvernement et de responsabilités endossées à l’époque précolombienne par les dirigeants mexicains. Elle éclaire le rôle du tlahtoani, le plus haut personnage d’une société fondée sur le système de la royauté sacrée. Tandis que la lettre d’AMLO – relayée dans les médias – peut être considérée comme la dernière inscription à ce jour visant à demander justice, l’étude de sources coloniales permet quant à elle d’observer les premières inscriptions, les premiers récits, élaborés sur le même sujet. Une étude fine de la multi-modalité des textes coloniaux permet de comprendre à qui était alors imputée la défaite et d’observer un déplacement de culpabilité, nous laissant saisir toute la réalité et l’épaisseur des historiographies, passées et contemporaines. Une génération après les événements, et d’après les collaborateurs de Sahagún dont l’origine était Tlatelolca, ce n’était alors pas le roi d’Espagne qui était tenu pour responsable, mais bien celui des Tenochcas, les habitants de Mexico-Tenochtitlan[vii].


[i] « […] que el Reino de España exprese de manera pública y oficial el reconocimiento de los agravios causados y que ambos países acuerden y redacten un relato compartido, público y socializado de su historia común, a fin de iniciar en nuestras relaciones una nueva etapa plenamente apegada a los principios que orientan en la actualidad a nuestros respectivos Estados y brindar a las próximas generaciones de ambas orillas del Atlántico los cauces para una convivencia más estrecha, más fluida y más fraternal” (ma traduction).

[ii] Article de presse « AMLO solicita por carta al rey de España y al Papa que pidan perdón por la Conquista de México », BBC, 25 mars 2019.

[iii] Après son achèvement, le manuscrit a été envoyé en Europe, où les Médicis l'ont finalement acquis. Aujourd'hui, il est toujours conservé en Italie, à la Biblioteca Medicea Laurenziana de Florence (Mediceo Palatino 218, 219, 220).

[iv] Le nahuatl, autrefois la lingua franca du territoire dominé par les Aztèques, est l'une des 68 langues indigènes encore parlées au Mexique. Elle est aujourd'hui considérée comme une langue menacée, avec environ 1,5 million de locuteurs.

[v] Chaque page du manuscrit comporte deux colonnes d'écriture côte à côte, le texte principal formulé en nahuatl assorti d’une interprétation espagnole du texte par Sahagún. Ces colonnes sont entrecoupées de plus de 2500 illustrations peintes par des artistes nahuatl ou tlahcuilohqueh (« ceux qui écrivent – peignent »). Conçu sur le modèle des encyclopédies romaines et médiévales, l’ouvrage est considéré comme la source d'information la plus fiable sur la culture nahua du Mexique central.

[vi] Le texte Nahuatl révèle la destination du lieu où le corps serait incinéré selon la coutume mexicaine. Moteuczoma a été amené à Copolco, un quartier de Tlatelolco et le corps d'Itzcuauhtzin a été présenté dans la cour du temple principal de Tlatelolco, à un endroit appelé Cuauhxicalco.

[vii] Le Codex de Florence a été incorporé, en 2015, au Registre de la Mémoire du monde de l'UNESCO. Depuis 2016, il fait l'objet d'une initiative de recherche et de publication du Getty Research Institute en partenariat avec le Seaver Institute et la Biblioteca Medicea Laurenziana. Il fait partie de l'initiative Ancient Worlds Now de la Fondation Getty, à Los Angeles.


Bibliographie

Barrera Rodríguez, Raúl, Roberto Martínez Meza, Rocío Morales Sánchez & Lorena Vázquez Vallin, “Espacios rituales frente al Templo Mayor de Tenochtitlan”,


Arqueología MexicanaB, vol. 19, n°116, 2012, pp. 18-23.

Dehouve, Danièle, La realeza sagrada en México (siglos XVI-XXI), Zamora, Michoacán: El Colegio de Michoacán; Mexico, D.F. : Centro de Estudios Mexicanos y Centroamericanos ; INAH, 2016.

 

Dehouve, Danièle, “Flores y tabaco: un difrasismo ritual”, Revista Inclusiones, vol. 1, n°2, april-june, 2014 pp. 8-26.

 

Gibson, Charles, Los aztecas bajo el dominio español, Siglo XXI, Mexico, 1967. 

González Aparicio, Luis,


Plano reconstructivo de la región de Tenochtitlana, INAH, SEP, Mexico, 1973.

Mazzetto, Elena, Lieux de culte et parcours cérémoniels dans les fêtes des vingtaines à Mexico-Tenochtitlan, BAR International Series 2661, Oxford, 2014.


Mikulska, Katarzyna, Tejiendo destinos. Un acercamiento al sistema de comunicación gráfica en los códices adivinatorios, Zinacantepec (Mexico), El Colegio Mexiquense - Varsovia (Polonia), Universitas Varsoviensis, 2015.


Olko, Justyna, Insignia of Rank in the Nahua World from the Fifteenth Century to the Seventeenth Century, University Press of Colorado, Boulder, 2014.

Waintrater, Meïer, “Comment ne pas reconnaître un génocide”, Revue d’Histoire de la Shoah, 190, 1, 2009, pp. 173-200.

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